Normalement, je ne devrais pas du tout être là à écrire des trucs mais là, c'est un peu obligé, parce que j'ai passé ma nuit à penser au lieu de dormir.
Je repensais...

à la rue de la Chalotais à Rennes. Je ne sais plus quel numéro, mais le code de la porte c'était 8A25. Il y avait un escalier vert sapin étroit et sombre qui m'évoquait l'intérieur d'un bateau (mais en Bretagne, tout m'évoque l'intérieur d'un bateau, c'est psychologique).
Je me revoyais, une fois, voulant monter avec un bouquet de fleurs mais n'en trouvant pas, me rabattant sur un bouquet de poireaux.

Je repensais à Manu qui, trouvant que la visite guidée du musée qu'il avait visité était vraiment pas terrible, envoyait une lettre à la directrice (la femme de l'artiste (une certaine Elisabeth qui se fait appeler Liseron, j'aime beaucoup)) pour le lui dire, directrice qui le rappelait ensuite pour l'embaucher si il voulait, et il voulait.
Je me revoyais, en Mayenne, dans un groupe de quatre ou cinq retraités actifs, sous nos parapluies, et lui qui faisait sa visite guidée, et moi, émue de le voir me lancer des regards complices alors que les autres visiteurs ne savaient pas de prime abord que nous nous connaissions. Je me souviens de ce jardin détrempé et de ces oeuvres monumentales et dépaysantes, je me souviens de ce que j'ai ressenti.

Comme je l'aimais, Manu.

Moi, j'étais comme la graine qui enfin pousse après avoir germiné 107 ans sous la terre. J'avais 17 ans, je venais de partir de chez mes parents, tout me semblait liberté : faire le ménage chez moi, liberté ! Aller acheter le pain le dimanche matin ? Liberté ! Sortir quand je voulais où je voulais, liberté ! Je jouissais d'être là, juste ça. Des fois, je marchais dehors, simplement, et ça me semblait être le plus beau des cadeaux. C'est cucul mais je ne peux pas le dire plus simplement. J'étais heureuse de vivre, tout était nouveau, tout était à inventer, et j'avais très très envie de m'amuser.
Lui, il n'avait pas ma naïveté, ni ma candeur, mais il partageait ma légèreté. Je le voyais tous les jours à la fac, on rentrait toujours ensemble, on allait toujours chez lui (chez moi, c'était trop petit, on s'étalait), on dinait ensemble, on fêtait ensemble, on discutait, on se renseignait, on avait plein d'idées, plein d'idéaux, plein de folie, vraiment, je crois.
On se disait "oh ! si on faisait ça !" et on le faisait.

Ainsi, un jour, en février 2003, je décrochais enfin mon permis (après trois essais infructueux, moi qui aimais tant conduire...) et je lui faisais immédiatement part de la nouvelle par sms. Quand je le retrouvais l'après-midi même, il me dit "bon ben on part, vu que t'as ton permis, on va à Saint-malo, c'est toi qui nous emmènes, j'te prête ma voiture !" et hop ! Il me faisait toute confiance, ne commentait absolument rien de ma conduite automobile, et nos deux passagers arrière s'étaient carrément endormis.

Une autre fois, comme ça, nous allions à La Rochelle, ou dans le Morbihan.

Le Morbihan. Très peu de temps après la rentrée à la fac, un voyage était organisé à Kerguéhennec, au centre d'art contemporain.
Je me souviens de la prof, en cours, demandant "bon, j'imagine qu'il n'y a pas de mineurs dans cette classe !?" et moi, levant la main "ben... si... moi...", et elle (adorable) "ooooh, le bébééé de notre claaasse... bon ben tu me ramèneras une autorisation de sortie de la part de ton papa et de ta maman !" . Je me souviens de l'éclat de rire général. Je me souviens que d'étudier en Bretagne, ça me faisait un effet boeuf. Pour moi, la Bretagne, c'était ma Mémé, son appart' surchauffé, le rhume que je chopais immanquablement en sortant de chez elle, et les balades au bord de la mer dans une lumière terrible (même l'hiver) avec le nez encombré et la tête comme une pastèque. Et là, du coup, toute ma vie portait cette tenue-là, cette ambiance-là. C'était merveilleux. Un apaisement...

Et donc, Kerguéhennec. Les profs qui arrivent en bottes de pluie, et nous en petites chaussures (ben quoi, on va visiter un centre d'art). Moi, en Converses, avec les oeillets presque au niveau de la semelle... Le centre d'art était un parc d'art, bouillasseux (mois de novembre...) comme pas permis, j'avais de la boue jusque dans mes chaussures. Malgré tout, je me souviens de combien je me suis sentie bien ce jour-là, vraiment libre, unie à moi-même, heureuse de partager ce moment-là avec ces gens-là. Comme je me suis sentie électron libre, détachée du reste de mon monde connu. Comme nous avons rigolé, marché, senti des odeurs d'automne gelé, entendu le bruit du rien, juste de nous marchant, là, et de la nature très calme. Je me souviens de ma joie, dans le bus du retour, d'être assise à côté de Manu, et complètement décomplexée par les circonstances (la boue partout et nous, transis et trempés), combien j'avais ri et discuté et raconté n'importe-quoi. je me souviens aussi de la douche que j'ai prise ce soir-là, et combien elle m'avait fait du bien.

Je me souviens qu'au début de ma vie à Rennes, il me semblait que c'était Noël tous les jours. On sortait beaucoup le soir, on allait au cinéma, on allait chez des gens, on revenait de chez les gens, on allait au Virgin. On voyait Pas sur la bouche de Resnais, on apprenait la BO par coeur et on soulait tout le monde avec.

Manu n'est pas mort, je parle au passé parce que je ne suis presque plus en contact avec lui. A l'époque, ça m'aurait paru inimaginable de pouvoir presque le perdre, ce contact, tant il était important pour moi. Tant je riais avec lui, tant on entreprenait, tant on faisait n'importe-quoi.

J'étais très, très, amoureuse de lui, même si comme Céline Dion, je savais qu'il ne m'aimerait jamais. Nous passions tout notre temps ensemble. Une fois, je me souviens que nous nous sommes dit que trop c'était trop et qu'on devait un peu se détacher, mais l'après-midi même, nous nous croisions par hasard au Virgin et décidions de passer la soirée ensemble.

L'été 2003, nous ne nous voyons pas pendant un ou deux bons mois, je ne sais plus trop, et comme on a des forfaits téléphoniques merdiques, on ne se donne quasi pas de nouvelles. Et puis on se retrouve, et il me propose de retapisser son appart' avec lui, et même de le repeindre, et je me souviens de la pièce vidée, de la fenêtre ouverte, de la chaleur, du blanc éblouissant des murs repeints, des Amours Perdues d'Elysian Fields en boucle et des grains de maïs d'un déjeuner, que nous essayons de lancer pile sur le toit des voitures qui passaient dans la rue.

Je me souviens qu'il m'avait dit qu'il avait quitté son nouveau copain parce qu'à force de passer du temps avec lui il n'avait plus le temps de me voir.
Et puis la fois où on avait sonné chez des gens parce qu'on passait dans la rue, qu'on avait entendu qu'il y avait une fête et qu'on avait envie de venir, et on nous avait ouvert.
Et la fois où il m'a invitée chez ses parents pour l'aider pour un travail, et ses parents nous avaient invités au restaurant, et à 23h, nous, on avait du s'éclipser (pour le travail), et le cuisinier (un ami des parents) et les parents avaient fait de gros sous-entendus genre "ouais ouais, on sait ce que vous avez à faire comme genre de travail, hu hu".
Et la fois où on avait une sortie à Paris organisée par la fac mais on avait décidé d'y aller en voiture. On avait calculé qu'on devait partir à 2h00 du matin pour être devant le musée d'art moderne à je ne sais plus quelle heure. On devait partir à 4, on avait décidé de tous dormir chez Manu pour faciliter le départ, à 4 dans le lit, on avait surtout rigolé comme des andouilles et à 2h, on était assez peu frais. On avait sauté dans la voiture, écouté les cassettes de Led Zeppelin d'Aurélie, et il pleuvait et sur une nationale, Manu avait dit que les camionneurs étaient trop sympas parce qu'ils le prévenaient à cousp de clignotants quand la route était libre et qu'on pouvait doubler. On avait fait une halte en Mayenne pour déposer son linge sale chez ses parents (vers 5h00 du mat' je pense, sympa la vie de parents d'étudiant !), et il avait ramené un chiot dans la voiture et on avait bêtifié.
On décidait d'assumer tous nos goûts même les plus obscurs et étions donc fiers d'écouter Alizée.
On allait le plus souvent possible au Batchi dans l'espoir d'y croiser Etienne Daho (jamais vu).
On bricolait, on travaillait ensemble, on se donnait nos avis sur nos boulots, on s'encourageait, on se félicitait.
Une fois, il avait décidé de photographier la rue vue de dessus et donc on avait été sonner chez les gesn pour savoir si on pouvait prendre des photos depuis leurs fenêtres et ç'avait été possible.

On était dans la même classe à la fac, la classe des "C" parce que mon nom commence par un C. le sien par un D mais heureusement, le début des D alors on était dans la même classe. Je l'avais rencontré le premier jour, repéré dans un couloir (il m'avait plu), recroisé et justement j'étais perdue, et il se trouve que nous cherchions la même salle.
Le soir-même, il venait me préparer des pâtes carbonara chez moi parce que moi, avec une autre fille. Ce soir-là, c'était le bonheur.
On en a mangé des Pringles crème-oignon, ensemble.
Manu décidait des choses, avait des avis et s'y tenait. Il faisait des trucs. Et moi, j'étais fort aise de l'avoir rencontré et de profiter de son énergie. Il me donnait le sentiment de s'être posé là, de voir ce qu'il y avait à en tirer, et de préparer son prochain envol. Et d'ailleurs, c'est ce qui s'est passé, au bout de deux ans, il partait continuer ses études à Paris.
Il était excessif, il se passionnait pour les choses, s'enthousiasmait, trouvait tout génial, se plongeait dans ses intérêts à n'en plus se coucher la nuit. Il vivait, mais vraiment !
Penser à lui me ramène aussitôt aussi aux week-ends à Paris chez ma soeur, à Thomas Fersen, à la maison des parents de Béné à Saint-Brieuc dont la porte retsait toujours ouverte au cas où des amis passeraient quand ils n'étaient pas là, des petits mots des amis passés quand ils n'étaient pas là laissés sur le meuble de l'entrée, du salon assez poussiéreux et très confortable, avec plein de livres, donnant sur le jardin vert, avce des toiles d'araignées, et on avait écouté Brassens. Ca me rappelle des tas et des tas de chosolats chauds bus à rennes, Paris, ou peut-être ailleurs. Les PMU le matin, le bruit de la machine à café qui siffle je sais pas pourquoi mais c'est bien. Les gens qui parlent un peu fort, du coup.
Alors je regrette de ne pas avoir une odeur un peu plus piquante, une odeur de cigarette. Je regrette de ne plus aller dans les PMU.

Cette nuit, je repensais à tout ça, et je me disais que finalement, ce qu'on fait, ça compte peu, ce qui compte, c'est de faire des choses.

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Ca, c'est mon sourire forcé du samedi où mes parents m'ont laissée à Rennes. Je souris mais en vrai j'ai une boule dans la gorge et j'ai super envie de pleurer.

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Chez moi.

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L'escalier de chez Manu.

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La vue de chez moi (cette maison et son jardin...) : la lumière et l'odeur bretonne, qu'on imagine fort bien.

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Le domaine de Kerguéhennec.

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A droite, le bâtiment Mussat, fac d'arts-plastiques de Rennes.

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Kerguéhennec par Manu.

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Vue par la vitre arrière sur le parking du musée Robert T..